Essai en littérature internationale
Québec, 10 décembre 1995
Buzzati, né en 1906 et mort d'un cancer en 1972, travailla toute sa vie pour le quotidien milanais Corriere della sera. Parallèlement à ce métier de journaliste, il écrivit de nombreuses oeuvres littéraires, dont Barnabò des montagnes (1933), Le Secret du Bosco Vecchio (1935), Le Désert des Tartares (1940), L'Image de pierre (1960) et Un Amour (1963) comme romans, et Les Sept Messagers (1942), Panique à la Scala (1949), L'Écroulement de la Baliverna (1952), Soixante Récits (1958), Le K (1966) et Les Nuits difficiles (1971) comme recueils de nouvelles. Sans contredit, ce sont Le Désert des Tartares et Le K qui lui assurèrent le succès que nous lui connaissons. Ces deux oeuvres majestueuses traitent d'ailleurs de thèmes majeurs, dont celui du rapport obscur entre l'homme et le temps, sa fuite continuelle qui nous rapproche toujours davantage de l'ultime trépas. Le Temps pour Buzzati, c'est la grande menace qui pèse sur l'homme. Quelle est la nature de cette menace? Quelles sont les prises de conscience qu'elle nous amène à faire? Ce sont là des questions qui méritent d'être étudiées.
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Le Temps, terrible moteur de l'existence. Grande menace aussi, qui nous guette constamment. On peut se réveiller un jour, et s'apercevoir alors qu'on a bâti toute sa vie sur une illusion: un instant de lucidité qui nous fait comprendre l'absurdité de notre existence. Le Temps, c'est aussi une fuite de la jeunesse qui nous entraîne progressivement vers l'ultime trépas.
L'échec d'une vie est une constatation douloureuse de la désillusion. Buzzati nous présente dans toute sa cruelle splendeur la grande menace temporelle sur le bonheur individuel. Le Temps fuit; il s'écoule comme du sable fin, même entre les doigts de ceux qui croient le tenir. L'espoir du «lendemain infini»1 est une illusion; le Temps nous entraîne inexorablement vers la mort, quoi qu'on en pense. C'est là ce que nous montre Buzzati dans Anniversaire, des «Petites histoires du soir»: «[...] j'éprouve une sensation de précipice sous mes pieds, le remords du temps gâché, le vertige du vide et de la vanité. [...] j'oscille entre la constatation résignée que, théoriquement du moins, mon tour est passé, et la confiance du lendemain infini, l'illusion, l'espoir, le terrible espoir!»2 Le temps fuit sans que nous nous en rendions compte. Toujours en ayant l'illusion, l'espoir d'avoir encore devant soi de nombreux demains, nous éprouvons le regret dramatique d'avoir gâché les années perdues, la terrible angoisse de ne pas avoir vécu comme nous aurions voulu, d'être passé à côté du bonheur en n'ayant pas su profiter du temps qui nous était alloué.
Ne pas prendre le temps de s'arrêter aux petits bonheurs de la vie, c'est ce dont nous parle Buzzati à travers la «Jeune fille qui tombe... tombe». Dans cette allégorie de la vie, Marta n'a en tête qu'un idéal, qu'un objectif lointain, inaccessible: une fête qu'elle n'atteindra jamais. Elle ne profite pas de sa jeunesse, elle ne jouit pas de sa vie. Le temps passe, et la vieillesse la gagne déjà lorsque le doute sur le sens de son existence apparaît.
Un peu comme Marta, Stefano Roi lui aussi passe sa vie à poursuivre des chimères. Poursuivant des ambitions de puissance et d'argent, il s'aperçoit trop tard qu'il est passé à côté du bonheur. En renonçant à ses valeurs et à ses ambitions de jeunesse et en fuyant constamment devant ses peurs, il a raté sa vie. Stefano avait préféré le petit caboteur, puis le vrai cargo, à son voilier d'enfance; le terrible squale ne le pourchassait pas pour le dévorer, mais pour lui remettre «la fameuse Perle de la Mer qui donne à celui qui la possède fortune, puissance, amour, et paix de l'âme»3.
La fuite du temps, c'est aussi la
source des regrets du temps passé, que ce soit pour une ancienne
compagne ou un être cher, comme sa mère. C'est ainsi que
dans L'enregistreur (des «Solitudes», dans
Les Nuits difficiles), un homme réécoute
un vieil enregistrement. Pour réentendre ses morceaux de
musique préférés? Pour réécouter, surtout, son passé
et les résonnances d'un bonheur qui fut vécu sans qu'on
sût. À l'époque, seule la musique avait de l'importance
pour lui. Il lui avait fallut le départ de sa femme pour
qu'il ouvrît les yeux, mais il était trop tard. Ainsi, ce
sont les regrets de ne pas avoir profité de l'amour lorsqu'il
était là qui le suivront éternellement. Une situation un
peu similaire se produit dans «Les deux chauffeurs», où un
fils éprouve d'amers regrets pour sa mère maintenant défunte
à laquelle il n'a pas donné tout l'amour qu'il aurait voulu:
«Chaque véritable douleur est écrite sur des tables d'une
substance mystérieuse en comparaison desquelles le granit est du
beurre. Et une éternité ne suffit pas pour les
effacer. Dans des milliards de siècles, la souffrance et
la solitude que maman a subies par ma faute existeront
encore. Et je ne peux plus rien y changer. Expier
seulement, en souhaitant qu'elle me voie.»4
Le temps passe et, au moment où nous nous y attendons le moins,
il emporte avec lui les êtres qui nous sont chers. Et si
nous n'avons pas su les aimer du mieux que nous pouvions, c'est
une culpabilité et des remords éternels qui nous guettent.
Buzzati a insisté sur les blessures psychologiques (ratages et nostalgies) infligées par le temps. Peut-être sommes-nous encore plus sensibles, dans ses nouvelles, aux blessures physiques et à leurs implications. Le Temps - cette fuite de la jeunesse, de la vitalité - nous entraîne inexorablement vers la vieillesse, puis la mort. Nous sommes jeunes un jour, vieux le lendemain, comme pour ce Régora des «Chasseurs de vieux», qui a passé sa jeunesse à traquer les vieux et qui se retrouve tout d'un coup à devenir victime, à son tour, d'une autre génération. Les jeunes, un jour ou l'autre, deviennent les vieux de la génération suivante. On ne peut échapper au Temps. De génération en génération, l'histoire se répète: les vieux sont mis aux rancart et les jeunes veulent tout changer, comme nous le montre Buzzati dans Les jeunes. Or, la vieillesse est synonyme de marginalisation et d'isolement. Un coup à la porte nous montre bien l'angoissante solitude dans laquelle sont laissées les personnes âgées. Elles sont oubliées, et ce douloureux et impitoyable oubli s'étend même au-delà de la mort. On a beau être grand, avoir été un personnage important, le Temps dilue la mémoire, même de nos petits-enfants. C'est ainsi que les riches industriels défunts d'un «Week-end» vivent dans une cruelle solitude posthume.
Toutefois, au-delà de cette caractérisation de la menace temporelle planant sur l'homme, les nouvelles buzzatiennes nous donnent les clefs du bonheur. En effet, de nombreuses méditations peuvent être tirées de celles-ci. Respecter les vieux en sachant qu'un jour nous le deviendront à notre tour en est une qui nous est suggérée par Les jeunes et «Les chasseurs de vieux». Répandre l'amour autour de soi avant que les êtres qui nous sont chers ne partent ou ne meurent en est une autre qui nous est dévoilée par «Les deux chauffeurs» et L'enregistreur. Mais la leçon la plus importante que nous pouvons tirer des nouvelles de Buzzati fait indubitablement écho au Carpe diem d'Horace. Tel que nous l'enseigne la «Jeune fille qui tombe... tombe», il faut saisir l'instant présent, jouir de chaque instant de notre vie et savourer particulièrement notre jeunesse. Il faut vivre chaque instant comme si c'était le dernier en évitant de se leurrer comme le quinquagénaire de l'Anniversaire. Il ne faut pas vivre uniquement en fonction du futur, mais comme Voltaire l'enseignait à travers Candide, construire son propre bonheur jour après jour. C'est également ce que nous révèle Buzzati à travers «La tour Eiffel»: il existe des gens qui, pour échapper aux problèmes de la vie quotidienne, se donnent des idéaux insensés, s'apercevant trop tard qu'ils ont usé en vain de toute leur vie pour atteindre l'inaccessible, en négligeant le bonheur qu'il était possible de conquérir ici sur terre. Par ailleurs, il faut écouter son coeur et éviter de gâcher sa vie comme le Dictateur de «Et si?», qui n'a pas su écouter ses émotions le moment venu, alors que toute sa vie d'efforts, de discipline et de renoncement l'ayant mené à la réussite, tout cela n'était qu'un voile sur le véritable objet de sa recherche: l'Amour. Le bonheur illusoire du succès et des honneurs n'était en fait qu'un déguisement. Et maintenant qu'il était trop tard, sa vie était ratée. Buzzati nous enseigne aussi qu'il faut demeurer fidèle aux valeurs et aux ambitions de jeunesse. Il faut affronter les problèmes de la vie plutôt que de les fuir, contrairement à Stefano Roi, dans «Le K».
***
Le Temps, cruel objet de perdition. Tel un fluide qui s'écoule, il nous emporte avec lui vers la chute ultime, là où notre existence plonge dans le néant. Sur la route, il y a des rochers qui nous font obstacles, des rapides qui nous propulsent un peu plus vite dans le cours de notre vie. Maintenant, nous avons le choix de nous laisser passivement entraîner par le courant, ou encore, non pas de combattre, car l'évolution du temps est un processus inexorable, mais de contourner les dangers du parcours et de profiter de chaque instant en jouissant du plaisir de la nage, en s'émerveillant devant les spectacles de la faune et la flore marines, et en faisant connaissance avec les autres nageurs. Telle est la signification du Temps pour Buzzati et l'enseignement que nous pouvons en tirer.
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1. Dino Buzzati, Anniversaire,
dans Le K, «Petites histoires du soir»,
[s.l.], Laffont, 1995, collection Pocket,
p. 125.
2. Ibidem, pp.
124-125.
3. Idem, «Le K»,
dans Le K, [s.l.], Laffont, 1995, collection
Pocket, p. 14.
4. Idem, «Les deux
chauffeurs», dans Le K, [s.l.], Laffont,
1995, collection Pocket, p. 344.
BUZZATI, Dino. Le K, coll. Pocket. Traduit de l'italien par Jacqueline Remillet. [s.l.]: Laffont, 1995, 448 pages.
BUZZATI, Dino. Les
Nuits difficiles, coll. Pocket. Traduit de
l'italien par Jacqueline Remillet. [s.l.]: Laffont,
1972, 448 pages.
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