Commentaire composé
sur la dernière
page de «Boule de
Suif», de Maupassant
Québec, 1er
mars 1995
Publiée pour la première fois dans Les Soirées de Médan en 1880, «Boule de Suif», la première nouvelle de Maupassant, obtint un succès immédiat. Ce succès, qui persiste encore de nos jours, fut et est encore probablement dû à la richesse littéraire de l'oeuvre et à l'art avec lequel Maupassant a su écrire cette nouvelle. Pour nous en convaincre, observons le dénouement de «Boule de Suif». Comment l'auteur traduit-il le comportement, les sentiments et les réactions des personnages? Comment organise-t-il et répartit-il l'espace de son texte? C'est à travers ces deux aspects que nous découvrirons les procédés littéraires, l'art et le style de Maupassant.
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Maupassant, dans sa nouvelle, et particulièrement à la fin de celle-ci, réussit de façon assez extraordinaire à traduire la psychologie de ses personnages. Nous pouvons très facilement observer une opposition entre Boule de Suif et les autres voyageurs d'une part, puis une seconde opposition, mois évidente celle-là, entre Cornudet et les "honnêtes gens".
Dès le début du passage étudié, Maupassant nous confronte à la solitude de Boule de Suif et insiste sur ce fait par une construction qui met en relief le pronom «personne», le plaçant non seulement en début de phrase, mais aussi en début de paragraphe: «Personne ne la regardait, ne songeait à elle. [...]» Boule de Suif est également rejetée et méprisée des autres, ce que l'auteur traduit de manière très éloquente lorsqu'il dit: «Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile.» Il emploie à cet effet des images très fortes, puissantes et émouvantes. Boule de Suif se sent «noyée dans le mépris», elle a l'impression de suffoquer sous les regards calomnieux des autres qui l'ont «sacrifiée d'abord, rejetée ensuite», c'est-à-dire qui l'ont encouragée, contre son gré, à commettre un acte qu'ils méprisent maintenant. Le terme «sacrifiée» porte alors tout son sens, toute la cruauté et la bassesse des gens qui ont commis le geste, donnant alors une pleine signification à l'antithèse ironique des «gredins honnêtes». La cruauté de la comparaison de Boule de Suif à «une chose malpropre et inutile» est également renforcée par les images précédentes et donne une entière signification au nom même de la prostituée - nom qui, à l'instar du titre de l'oeuvre, la place au rang de chose. Plus loin, une longue description des émotions de Boule de Suif, de ses pleurs, bouleverse à nouveau le lecteur par sa précision, laquelle donne plus de force à la cruauté qui s'en dégage: «[...] et sa fureur tombant soudain comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. [...] et bientôt deux grosses larmes se détachant des yeux roulèrent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus rapides, coulant comme les gouttes d'eau qui filtrent d'une roche [...]. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu'on ne la verrait pas.» La première comparaison traduit l'aspect aigu de la colère de Boule de Suif, laquelle émerge soudainement sous forme de pleurs. La description des «grosses larmes» qui «roulèrent» sur ses joues et de ces autres, plus rapides, qui coulaient «comme les gouttes d'eau qui filtrent d'une roche», traduisent également bien sa souffrance, qu'elle tente en vain de cacher.
D'un autre côté, les autres voyageurs sont indifférents, voire parfois cruellement contents de ce qui arrive à Boule de Suif. L'auteur nous le montre bien par le haussement d'épaules du comte et le «rire muet de triomphe» de Mme Loiseau. Nous aurions alors pu croire que les "bonnes soeurs" porteraient secours à la pauvre Boule de Suif, affamée. Hélas, par une antiphrase ironique, l'auteur nous fait bien comprendre qu'elles ne sont pas plus charitables que les autres, agissant contre les Principes de leur propre religion: «Les deux bonnes soeurs s'étaient remises à prier, après avoir roulé dans un panier le reste de leur saucisson.» Finalement, le seul des autres voyageurs en qui nous pouvions encore espérer quelque chose - Cornudet, le marginal - nous apparaît lui aussi sous les traits d'un être cruel, bavard, mais surtout passif. Il avait bien désapprouvé le complot des voyageurs contre Boule de Suif lorsqu'ils étaient à Tôtes, mais il n'avait jamais rien entrepris pour la défendre. Alors, pas plus qu'auparavant, il n'agira. Il digère ses oeufs, dans l'indifférence de ce que peut éprouver Boule de Suif.
Mais bien qu'antipathique envers
Boule de Suif, Cornudet est aussi un dissident parmi les
autres. Il sifflote La Marseillaise à
la fois pour se venger de Boule de Suif - peut-être pour le
refus de celle-ci, à Tôtes, de coucher avec lui - et pour
agresser les autres voyageurs, dont il avait désapprouvé le
complot, la traitant d'infâmie. Les voyageurs sont
effectivement irrités par le chant de Cornudet: «Ils [les
voyageurs] devinrent nerveux, agacés, et avaient l'air prêts à
hurler comme des chiens qui entendent un orgue de
barbarie.» Cette comparaison a un double sens. Le
plus évident est celui qui décrit la réaction des voyageurs,
fortement conservateurs, face au chant révolutionnaire du
démocrate. Plus subtil, l'autre consiste en une sorte
d'image exprimant la brutalité, la cruauté des voyageurs envers
Boule de Suif. La gradation suivant l'extrait de La
Marseillaise - lequel n'est constitué que d'une phrase
s'étendant sur pas moins de neuf lignes - traduit d'ailleurs la
longue période fade et morne pendant laquelle Cornudet chanta
son hymne: près d'une journée entière.
Nous avons vu que l'auteur a fort bien excellé dans sa façon de traduire la psychologie de ses personnages. Mais, plus que cela, Maupassant semble avoir structuré le passage étudié d'une façon bien particulière: l'auteur parle d'abord de Boule de Suif, puis des autres voyageurs, pour finalement revenir à Boule de Suif. Seule, Boule de Suif revit d'abord - dans une sorte de monologue intérieur - les événements de la première partie du voyage, puis pleure silencieusement. Les autres, quant à eux, demeurent indifférents ou - pour certains - ressentent une certaine satisfaction vis-à-vis le malheur de Boule de Suif. Finalement, Boule de Suif, toujours seule, pleure encore, bien que près d'une journée se soit écoulée.
L'espace accordé à Cornudet, par rapport à celui accordé aux autres voyageurs, pourrait nous surprendre. Alors que la totalité de l'espace accordé aux personnages, hormis Boule de Suif et Cornudet, occupe seulement sept lignes, celui laissé au "démocrate" en représente environ vingt-quatre. En fait, l'auteur a voulu, par ce procédé, souligner la bavardise du marginal et sa passivité en lui accordant - pour ainsi dire - un espace directement proportionnel au premier des deux traits de caractère susnommés, mais inversement proportionnel au deuxième.
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La richesse littéraire de ce dénouement (étonnamment long) et le talent de son auteur ont donc été démontrés à travers la psychologie des personnages, ainsi qu'à travers l'organisation et la répartition de l'espace. D'une façon générale, Maupassant a très bien su mettre à profit son art et son style dans de nombreuses comparaisons, métaphores et antithèses. Nous avons été à même de constater la richesse de ses figures de style. Il en serait probablement de même pour l'oeuvre tout entière et il n'est donc pas surprenant que celle-ci puisse avoir connu le succès dès sa publication et que ce succès persiste, même de nos jours.
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on 99-06-11.
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